Crise à l’UJIF : après cinq ans de blocage, Axel Illary prend la présidence
Axel Illary (à droite), nouveau président élu de l’UJIF, et Thérèse Tikishia Digbeu, sa concurrente malheureuse, pose avec fair-play aux côtés du vainqueur après l’annonce des résultats (Photo : @Placide Seri).
Après cinq ans de vide statutaire, l’Union des journalistes ivoiriens en France (UJIF) sort de l’ornière. Lors d’une Assemblée générale extraordinaire sous haute tension le 16 mai à Paris, Axel Illary a été élu président face à la vétérane Thérèse Tikishia Digbeu. Son pari, réconcilier une diaspora professionnelle fracturée et en faire un laboratoire d’innovation médiatique franco-ivoirien.
Salle de l’association paroissiale Saint-Hippolyte dans le 13? arrondissement. Ambiance de grand soir, samedi 16 mai, pour l’Union des journalistes ivoiriens en France (UJIF). L’association, en sommeil institutionnel depuis 2021, a finalement tourné la page de cinq années de crise interne. À l’issue d’un scrutin serré – 19 voix contre 13 –, Axel Illary succède à Jean Paul Oro. Son adversaire, Thérèse Tikishia Digbeu, figure respectée du journalisme franco-ivoirien, perd la partie avec fair-play.
Mais derrière ce résultat électoral se cache une tout autre histoire, celle d’une association au bord de l’implosion, d’une bataille d’arrière-garde pour le maintien d’un pouvoir contesté, et d’une poignée d’hommes – dont le doyen Faustin Dali – qui ont refusé de laisser sombrer le navire.
Cinq ans de vide juridique
Pour comprendre l’enjeu du scrutin, il faut remonter à mai 2021. Le mandat de l’ancien président Jean Paul Oro s’achève officiellement cette année-là. Pourtant, l’intéressé reste en poste, prolongeant son mandat de manière contraire aux statuts – lesquels limitent strictement à deux ans toute présidence.
« Pendant cinq ans, l’UJIF a été en état de mort associative », résume sous couvert d’anonymat un membre historique. « Plus d’assemblée générale valide, plus de comptes rendus, plus d’élections. Une léthargie totale, pendant que les journalistes ivoiriens en France perdaient leur seul espace de dialogue professionnel. »
Ce vide statutaire a été dénoncé à plusieurs reprises en interne, sans succès. Jusqu’à la constitution d’un comité ad hoc dirigé par Faustin Dali, journaliste respecté choisi pour son intégrité, sa séniorité et son refus des compromissions. « Sans son engagement, le statu quo serait encore en vigueur aujourd’hui », glisse un proche du dossier.
Une assemblée qui a failli tourner à la foire d’empoigne
L’organisation de l’AGE n’a rien d’une formalité. Après un premier report – initialement fixé au 2 mai –, le camp du président sortant déploie une stratégie de blocage systématique : actions intempestives, demandes répétées de « préalables » – clarification du statut du bureau de séance, contestation de l’ordre du jour, accusations de partialité du comité ad hoc (…)
« C’était un parcours du combattant », témoigne un participant. « Ils avaient préparé leur coup. Mais ils ont sous-estimé la détermination de Clément Yao et de Faustin Dali. »
Clément Yao, premier président de l’UJIF, a présidé le bureau de séance avec une poigne qui a surpris plus d’un dissident. Malgré plusieurs blocages – séance interrompue, invectives, menaces verbales –, l’assemblée a fini par se tenir dans des conditions sereines.
L’un des temps forts de l’AGE a été l’adoption quasi unanime des nouveaux statuts. Ils instaurent notamment un Conseil d’administration de dix membres, censé garantir une gouvernance plus transparente, collégiale et moins perméable aux dérives autoritaires.
« Ces statuts ne sont pas un détail technique. Ce sont des garde-fous », explique un membre du comité ad hoc. « Après ce qu’on a vécu, plus personne ne veut d’une présidence sans contrepoids. »
Une élection serrée mais sans amertume
L’élection du nouveau président a eu lieu immédiatement après la désignation des dix administrateurs. Deux candidats étaient en lice : Axel Illary, journaliste indépendant passé par plusieurs rédactions parisiennes et patron du journal en ligne La Dépêche d’Abidjan, et Thérèse Tikishia Digbeu, voix bien connue des médias africains en France.
Le score – 19 voix contre 13 – reflète la tension du scrutin. « Thérèse est une consœur respectée », reconnaît un électeur d’Illary. « Son programme était tout aussi intéressant et novateur que celui de son adversaire. Dans tous les cas, c’est l’UJIF qui est gagnant avec ce renouvellement de la gouvernance. »
Dans la salle, certains murmurent que la campagne a été plus disputée que ne le laisse paraître le résultat. « Axel a su convaincre les indécis en promettant de la méthode, des projets concrets, et une rupture avec les pratiques du passé »,analyse un observateur.
« On ne veut plus seulement former des journalistes à l’ancienne. On veut qu’ils inventent le journalisme de demain », a martelé le nouveau président.
L’ombre des dissidents et le pari de l’unité
Reste l’épineuse question des opposants internes. Le camp de l’ancienne équipe sortante n’a pas disparu et n’a pas dit son dernier. Axel Illary le sait, reconstruire l’unité ne signifie pas nier les tensions. « Nous devons tendre la main à ceux qui veulent avancer, mais sans naïveté. Les statuts réformés existent précisément pour que plus jamais une poignée de personnes ne puisse paralyser l’association », confie-t-il. Du côté de Thérèse Tikishia Digbeu, on indique sans rechigner « prendre acte du résultat. ».
Au-delà des querelles de personnes, l’enjeu dépasse la seule association. Les journalistes ivoiriens de France – une communauté d’environ une centaine de professionnels entre Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux – souffrent d’un double handicap. Ils sont méconnus des rédactions hexagonales et parfois éloignés des réalités de leur pays d’origine.
« L’UJIF doit redevenir un pont, pas une tour d’ivoire », résume un participant de l’AGE. « Un endroit où l’on peut s’entraider, se former, coproduire avec Abidjan. Mais aussi peser dans le débat public sur la liberté de la presse, l’éthique et la déontologie. »
Avec une feuille de route dense, un président porté par une dynamique de renouveau et des statuts verrouillés, l’UJIF repart de l’avant. Reste à savoir si les plaies ouvertes depuis 2021 cicatriseront assez vite pour permettre à l’ambition affichée de se concrétiser. En attendant, Axel Illary a déjà fixé le cap, « Nous ne voulons plus seulement subir la crise. Nous voulons inventer le journalisme ivoirien de demain, ici et maintenant.»
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