L'Affaire Sarkozy et l'ombre de la Françafrique : La dette secrète de la France
L'ancien président français, Nicolas Sarkozy, pourrait être incarcéré á la prison de la Santé située dans le 14e arrondissement de Paris
La condamnation de Nicolas Sarkozy pour financement illégal de sa campagne de 2012 a créé un séisme judiciaire. Pour la première fois dans l'histoire de la Ve République, un chef de l'État français est condamné à une peine de prison.
Pourtant, au-delà du cas individuel de Nicolas Sarkozy, cette affaire révèle bien la face cachée des relations ambigües et paternalistes entre la France et ses anciennes colonies. Elle ouvre une brèche dans le mur du silence qui entoure l'une des pratiques les plus troubles de la politique française. A savoir, le financement occulte des campagnes électorales par des fonds étrangers, notamment dans le cadre des relations complexes entre la France et l'Afrique.
Le Sarkozy : un arbre qui cache la forêt ?
L'affaire du financement libyen est si vertigineuse par les montants en jeu et la nature de l'accusation – un président soupçonné d'avoir été financé par un régime étranger – qu'elle pourrait laisser croire à une exception. Mais les historiens, les journalistes d'investigation et certains acteurs de l'ombre savent qu'il n'en est rien. Elle s'inscrit dans une tradition bien plus ancienne et systémique, souvent résumée sous le terme de « Françafrique ».
Cette notion, théorisée par le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny lui-même, désignait à l'origine la relation privilégiée entre la France et ses anciennes colonies. Très vite, elle est devenue le nom de code d'un système de réseaux, de copinage et de circuits financiers opaques, où les intérêts des Etats, des multinationales et des partis politiques français se mêlent. Au cœur de ce système, le financement des campagnes électorales en France par des chefs d'État africains, en échange de la protection des régimes en place et d'une influence persistante de Paris sur ses « pré-carrés ». Or en France, le financement de la vie politique est encadré par des lois et des principes stricts.
Robert Bourgi : témoin-clé d'un système institutionnalisé
Les récentes révélations fracassantes dans le livre « Ils savent que je sais tout » écrit par l'avocat Robert Bourgi, témoin oculaire et héritier de l'influent conseiller Jacques Foccart – l'architecte de la Françafrique sous de Gaulle et Pompidou –, ont été une bombe à retardement. Rappelons que pendant des décennies, Robert Bourgi s'est présenté comme un « messager », chargé de convoyer des valises de billets depuis des palais présidentiels africains jusqu'aux coffres des partis politiques français.
Ce livre, une accusation explosive et un règlement de comptes, est en réalité un témoignage à charge d'un acteur-clé de la Françafrique. L’auteur y lève le voile, de manière spectaculaire et intéressée, sur les mécanismes de la corruption qui ont, selon lui, irrigué la vie politique française au plus haut niveau pendant des années. C'est un livre qui a fait grand bruit, non pas pour avoir révélé un système de corruption institutionnalisée, mais pour en offrir un récit de l'intérieur par l'un de ses principaux rouages.
Ses témoignages, aussi sulfureux soient-ils qui suscitent tous les fantasmes, pointent du doigt des pratiques systémiques. Il a ainsi évoqué des financements en provenance du Sénégal, du Congo-Brazzaville, du Gabon ou de la Côte d'Ivoire, au bénéfice de campagnes de droite comme de gauche. Si une partie de ses affirmations reste difficile à vérifier, elles corroborent les récits d'autres observateurs et les éléments de plusieurs enquêtes judiciaires. Elles dessinent les contours d'une réalité où la vie politique française a été, pendant des décennies, irriguée par une manne financière non déclarée, échappant à tout contrôle démocratique.
Une impunité persistante et une justice entravée
Pourquoi, alors, n'assiste-t-on pas à une série de procès aussi retentissants que celui de Nicolas Sarkozy ? Plusieurs facteurs expliquent cette impunité relative. Il y a tout d’abord la disparition des témoins et l'opacité des circuits. En effet les principaux acteurs de ces transactions sont souvent décédés. Les preuves matérielles – de l'argent liquide – sont par nature difficiles à tracer. Les intermédiaires, à l’exception de Robert Bourgi, sont discrets, et la loi du silence prévaut. Sans oublier la prescription. La plupart de ces faits, s'ils ont bien eu lieu, sont anciens. Les délits de financement illégal se prescrivent relativement rapidement, rendant les poursuites impossibles au bout de quelques années.
Autre élément à retenir, la raison d'État et la diplomatie. Ouvrir le dossier des financements africains, c'est ouvrir la boîte de pandore et risquer d'ébranler les fondations des relations franco-africaines, de déstabiliser des régimes alliés et de révéler des compromissions qui touchent l'ensemble de la classe politique sur plusieurs générations. Une forme de pacte implicite a longtemps voulu que ces sujets ne soient pas explorés par la justice.
L'affaire Sarkozy n'est certainement pas un accident de parcours, mais peut-être la partie émergée d'un iceberg. Elle nous rappelle que la santé d'une démocratie repose sur la transparence du financement de sa vie politique. Les condamnations récentes sont le signe que la justice et l'opinion publique sont de moins en moins tolérantes envers ces pratiques.
Le véritable enjeu, aujourd'hui, est moins de juger les morts que de tirer les leçons du passé pour assainir l'avenir. La fin de la Françafrique, souvent annoncée, n'est peut-être pas encore complètement actée. Tant que l'ombre des « fonds occultes » planera sur les campagnes présidentielles, la légitimité des élus et la souveraineté du peuple seront entachées d'un doute profond. La lumière judiciaire portée sur l'affaire Sarkozy doit servir de catalyseur pour une introspection nationale sur les liens troubles entre l'argent, le pouvoir et les relations internationales. La France doit au contraire solder ses dettes secrètes pour retrouver sa pleine intégrité.
Clément Yao
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