Sénégal : Rupture ouverte entre le président Bassirou Diomaye Faye et son premier ministre Ousmane Sonko

Sénégal : Rupture ouverte entre le président Bassirou Diomaye Faye et son premier ministre Ousmane Sonko

Duel au sommet de l'Etat sénégalais : Le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko se livrent une bataille sans merci pour le contrôle de l'appareil politique, le Pastef (source photo : compte Facebbok officiel Ousmane Sonko)


Leur alliance portait l'ambition d'une "rupture" politique. Désormais, c'est leur relation qui se brise en public. Le président sénégalais et son premier ministre s'affrontent pour le contrôle de leur coalition et de l'avenir du pays, dans une crise de pouvoir qui révèle la fracture entre légitimité institutionnelle et autorité charismatique.

Le dernier acte s'est joué non pas au palais présidentiel, mais dans l'arène du parti. Lors d'une réunion du Pastef, la formation qu'ils ont fondée ensemble, Ousmane Sonko, le premier ministre, s'en est pris directement et publiquement à Bassirou Diomaye Faye, le président de la République. Ce discours, prononcé le 10 juillet, a fait passer une tension latente à l'état de rupture ouverte. La fiction d'un tandem uni a volé en éclats. Ce n'est plus une rumeur de coulisse, mais une attaque frontale.

En choisissant ce lieu, celui de leur famille politique originelle, M. Sonko a envoyé un message sans ambiguïté : il revendique la propriété de la base militante et isole le chef de l'État dans son propre camp. "Sonko, par ses actions, maintient Faye dans son ombre et conteste son leadership effectif", analyse un proche du dossier. Un acte d'insubordination qui sape délibérément l'autorité présidentielle.

Au cœur du conflit, la coalition "Diomaye Président"

La cause immédiate de cette confrontation est une bataille pour le contrôle de la machine politique. Le cœur du problème réside dans la gouvernance de la coalition "Diomaye Président", créée pour contourner l'inéligibilité de M. Sonko et qui a porté M. Faye au pouvoir. Aujourd'hui, l'ancien leader, de retour sur le devant de la scène, cherche à en reprendre les rênes.

"Il y a une ironie du sort politique : cette coalition a été créée parce que Sonko était inéligible. Elle a porté Faye au pouvoir. Aujourd'hui, Sonko, revenu sur le devant de la scène, cherche à en reprendre le contrôle", décrypte un observateur de la vie politique sénégalaise. Derrière cette bataille technique se joue un duel pour le pouvoir réel : celui qui contrôle la coalition contrôle les soutiens, l'appareil et, in fine, l'orientation politique du pays. Cette lutte est un prélude décisif à la future élection présidentielle de 2029, déterminant qui sera le candidat du camp et qui en définira la ligne dès aujourd'hui.

Légitimité institutionnelle contre légitimité charismatique

La crise actuelle est un classique de science politique. L'affrontement entre la légitimité institutionnelle et la légitimité charismatique. Bassirou Diomaye Faye détient la première, incarnée par son élection à la magistrature suprême. Ousmane Sonko incarne la seconde, lui, le tribun dont le nom reste synonyme de combat pour une partie de la jeunesse sénégalaise.

"La Constitution donne l'autorité au Président, mais la réalité du pouvoir politique réside souvent dans la rue et le parti, domaines où Sonko excelle", note un diplomate en poste à Dakar. Le premier ministre utilise son assise populaire pour défier le pouvoir de droit du président, créant une dynamique structurellement instable au sommet de l'État.

Quels scénarios pour une sortie de crise ?

La question n'est désormais plus de savoir si le torchon brûle, mais comment l'incendie sera contenu. Plusieurs issues sont possibles, toutes incertaines. Le président Faye pourrait tenter une reprise en main en procédant à un remaniement ministériel d'envergure, voire en révoquant son premier ministre. Une option périlleuse, qui risquerait de l'aliéner définitivement la base militante du Pastef.

À l'inverse, si M. Faye cède du terrain et que M. Sonko consolide son emprise sur la coalition, le président pourrait se muer en une figure affaiblie, un "captif" de son propre gouvernement. Enfin, une cohabitation forcée et conflictuelle pourrait s'installer, gelant l'efficacité de l'action gouvernementale et plongeant le pays dans une instabilité politique chronique.

"La promesse d'un tandem uni pour la rupture a volé en éclats, remplacée par une lutte de pouvoir qui définit désormais la vie politique sénégalaise", estime un analyste. Alors que le Sénégal était présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l'Ouest, cette crise ouverte au plus haut niveau de l'État marque un tournant périlleux, dont l'issue dessinera le visage politique du pays pour les années à venir.

Clément Yao

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