« Sœurs esclaves » de Maurice Bandaman : Quand la chair porte l’encre de l’Histoire

« Sœurs esclaves » de Maurice Bandaman : Quand la chair porte l’encre de l’Histoire

Maurice Bandaman, Ambassadeur de Côte d'Ivoire en France 


Avec « Sœurs esclaves », paru aux éditions Présence Africaine, Maurice Bandaman signe bien plus qu’un roman, une odyssée mémorielle, un tombeau de chair et de sang où les fantômes de la traite négrière viennent hanter la conscience contemporaine. L’ambassadeur de Côte d’Ivoire en France, académicien et ancien ministre de la Culture, ajoute ici une pierre lyrique et tragique à l’édifice déjà imposant de son œuvre.

La marque et la faille

Tout part d’une image, d’une coïncidence corporelle. À Washington, dans le tumulte des manifestations consécutives à la mort de George Floyd, Jordan, universitaire afro-américain et ancien judoka, rencontre Jacinthia, artiste blanche éprise de culture noire. Leur amour, fulgurant, se heurte bientôt à un mystère anthropologique. Leurs corps portent la même scarification rituelle. Cette marque, identique au-delà des époques et des océans, devient le pivot d’une enquête vertigineuse sur leurs origines. Et si leur lien était plus ancien que leur amour ? Et s’ils descendaient d’une même ancêtre, une femme africaine arrachée à sa terre et vendue au Brésil ?

Bandaman manie la gémellité tragique avec une maîtrise rare. La cicatrice, ici, n’est pas stigmate de la honte mais sceau de la transmission. Elle est le point de suture entre un passé indicible et un présent qui cherche ses mots.

Une cartographie de la mémoire

Le roman se déploie ensuite en un vaste mouvement pendulaire entre les rives de l’Atlantique. De l’Amérique à la Côte d’Ivoire, en passant par les Antilles et le Brésil, le lecteur est emporté dans une quête qui est autant généalogique que spirituelle. L’auteur, fin connaisseur des traditions ouest-africaines, mêle avec bonheur les recherches ADN contemporaines aux cosmogonies anciennes, les débats sur l’identité dans les couples mixtes aux douleurs sourdes de l’exil.

Mais là où le récit atteint une intensité rare, c’est lorsqu’il aborde la question du silence et de l’indicible. La découverte progressive d’un possible inceste entre les deux amants, conséquence monstrueuse de l’éparpillement des familles par la traite, place le roman sous tension. Ce motif vertigineux interroge : peut-on aimer sans savoir ? La réparation de la mémoire implique-t-elle de rouvrir toutes les plaies, même les plus inavouables ?

L’écriture : un chant de résilience

Le style de Maurice Bandaman est à la hauteur de l’ambition. Sa prose, lyrique et sensuelle, sait se faire incantatoire quand il évoque les rites, et clinique quand il dissèque les traumatismes. On pense parfois au Lien de Vanessa Bamberger pour l’intensité de la quête identitaire, ou à Roots d’Alex Haley pour l’ampleur généalogique, mais Bandaman impose sa voix propre : celle d’un humaniste qui croit que la littérature peut panser les blessures de l’Histoire.

En filigrane, c’est aussi le combat de l’auteur pour la reconnaissance de la Route des Esclaves comme patrimoine immatériel de l’humanité qui affleure. Le roman se fait ainsi plaidoyer pour un devoir de mémoire actif, non pas pour figer la douleur, mais pour libérer les vivants du poids des chaînes invisibles.

« Sœurs esclaves » est un grand livre. Par son souffle, par son courage à affronter les tabous, par sa construction en miroir où le présent répond au passé. Il confirme, si besoin était, que Maurice Bandaman est l’une des plumes majeures de la francophonie, capable de conjuguer la fonction diplomatique avec la nécessité intérieure de dire le monde dans sa complexité tragique.

À lire absolument par tous ceux qui croient que la littérature est encore le lieu où les fantômes trouvent enfin une sépulture de mots.

Paru aux éditions Présence Africaine. 392 pages, 22 €.

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